Requiem de Verdi

Version de Terezin

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L'horreur, l'Art, le Souvenir

 

Ce qui se passa dans le camp de Terezin, de 1941 à la fin de la guerre, constitue peut-être l’un des épisodes les plus inconcevables de la seconde guerre mondiale. Contraints de se livrer à une sinistre mascarade, les déportés – pour l ’essentiel des Juifs âgés, des artistes ou des intellectuels –, durent contribuer malgré eux à une effroyable mystification : celle du comme si. Comme si l’horreur des camps n’existait pas. Comme si les nazis étaient tout à fait attentionnés envers les Juifs. Comme si à Terezin, ceux-ci pouvaient, grâce à Hitler, couler des jours heureux, en se livrant aux plaisirs des arts, du sport, ou du doux farniente. Soucieux de faire taire les rumeurs faisant état de camps de la mort et posant ainsi le socle de ce qui deviendra, pour hélas de longues années, l’abject négationnisme, les nazis autorisent les visites de la Croix Rouge dans le camp (du moins certaines parties de celui-ci) et tournent même un film : Theresienstadt. Ein Dokumentarfilm aus dem jüdischen Siedlungsgebiet (Theresienstadt. Un documentaire sur la zone de peuplement juif) dans des décors d’opérette, dans lesquels les Juifs sont contraints de simuler une vie heureuse et insouciante. Au total, ce seront pourtant plus de 150 000 personnes qui auront été détenues dans cette « antichambre d’Auschwitz », et des dizaines de milliers qui y mourront.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La présence d’artistes cependant, l’obligation dans laquelle on les mit de pratiquer leur art – à moins que cette pratique n’ait quelquefois eu lieu de leur propre chef, afin de donner un semblant de sens à leur simulacre de vie – fait que, miraculeusement, la barbarie s’est peut-être, très ponctuellement, l’espace de trop brefs instants, tenue à distance dans le camp de Terezin. Ainsi, le musicien Rafael Schächter (1905-1944), compositeur, pianiste et chef d’orchestre, réussit-il ce tour de force de faire travailler, répéter et interpréter le colossal Requiem de Verdi dans des conditions qu’on peut deviner évidemment on ne peut plus difficiles : pas d’orchestre mais deux pianos, pas de choristes professionnels mais des amateurs qui ont dû apprendre le terrifiant Dies irae ou la difficile fugue finale du Libera me, éprouvants même pour les choristes les plus aguerris, et une heure de musique autorisée seulement contre l’heure 40 que dure l’œuvre de Verdi. Schächter, porté par l’énergie du désespoir, réussira ce tour de force de monter à plusieurs reprises ce chef-d’œuvre de la musique sacrée, malgré l’émotion insoutenable qui dut être celle de condamnés chantant une messe des morts devant leurs propres bourreaux, malgré les choristes qui seront exécutés à l’issue de chaque représentation, et qu’il faudra, de façon tragiquement absurde, de nouveau recruter et former…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Symboliquement, l’histoire est trop forte pour qu’on ne s’évertue pas à en perpétuer le souvenir : ce Requiem, inlassablement répété et remonté, apparaît aujourd’hui sinon comme une victoire de l’art et des valeurs humanistes contre la barbarie, du moins comme l’effort indispensable et incessamment renouvelé des justes contre l’extrémisme, l’intolérance et la  haine. Le chant épouvanté, torturé, et finalement apaisé du Libera me de Verdi sonne comme un cri de révolte, de terreur et d’incompréhension, mais aussi, dans ses toutes dernières mesures, comme la promesse plus ou moins lointaine d’une sérénité et d'une harmonie  retrouvées…

 

 

L’aventure de Rafael Schächter et de ses musiciens, c’est d’abord Josef Bor, lui-même ancien déporté interné à Terezin puis à Auschwitz, libéré à la fin de la guerre après avoir vu mourir toute sa famille et tous ses proches, qui s’en est fait le chantre, dans un récit romancé en grande partie autobiographique : Le Requiem de Terezin (1963).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En Sorbonne, le 2 avril 2020, nous essaierons à notre tour de clamer notre refus de toute forme de haine et de discrimination, et de porter haut les couleurs de la tolérance et de la fraternité. Et nous pourrons pour ce faire compter sur la participation de personnes exceptionnelles, humainement et artistiquement : François Castang lira les pages les plus marquantes de l’œuvre de Josef Bor. La soprano Camille Claverie, la mezzo Marie Gautrot, le ténor Raffaele d’Eredità, la basse Jean Teitgen chanteront les parties solistes du Requiem. Quatre chorales (chœur Arthémys, chorale de l’INSPE de Paris, ensemble So Vocal, Ensemble Vocal d’Aquitaine) fusionneront pour former le chœur. Tous seront accompagnés au piano par Paméla Hurtado et Jérémie Honnoré, et placés sous la direction de Salvatore Caputo, chef des chœurs de l’Opéra de Bordeaux – et qui s’est donné pour mission, dès qu’il le peut, de mettre la musique et son art au service de toutes les nobles causes.

 

Stéphane Lelièvre

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JOSEF BOR (de son vrai nom Josef Bondy, 1906-1979,) était un juriste tchèque.


 Suite à un attentat perpétré par la résistance tchèque contre le dirigeant nazi Reinhard Heydrich, il est interné dans le camp de concentration de Theresienstadt en juin 1942. Deux ans plus tard, il est transféré au camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz, où sa mère, sa femme et ses deux enfants seront gazés. Il aura auparavant également vu disparaître sa soeur et toute la famille de celle-ci.


À la libération des camps en avril 1945, Joseph Bor s'installe à Prague où il mourra en 1979.

En 1963, il publie Le Requiem de Terezin, témoignage de ses années passées à Theresienstadt.

              Un extrait du film de propagande nazi Theresienstadt

Verdi, Requiem : "Dies irae"

Claudio Abbado, Berlin Philharmonic, 2002

Verdi, Requiem : "Libera me"

Leontyne Price, Herbert von Karajan,  Scala de Milan, 1967